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Introduction
La production de petits fruits sous grand tunnel au Canada connaît une croissance soutenue depuis plusieurs années, et pour de bonnes raisons. Les producteurs de fraises et de framboises au Québec, en Ontario et dans les autres provinces canadiennes font face à des pressions réelles : saisons de culture courtes, aléas climatiques de plus en plus fréquents, et concurrence accrue des importations en provenance de Californie, du Mexique et d’autres régions productrices à faibles coûts.
Les grands tunnels offrent une réponse concrète et accessible. Ils allongent la saison, protègent les récoltes et améliorent la qualité des fruits, sans les coûts en capital et en énergie d’une serre chauffée. Mais choisir la bonne structure, comprendre les différences agronomiques entre les cultures, et calibrer son investissement correctement sont ce qui distingue une opération rentable d’une erreur coûteuse.
Ce guide couvre ce que les producteurs canadiens de petits fruits doivent savoir avant d’investir dans un système de grand tunnel.
Pourquoi la production sous grand tunnel est pertinente au Canada
La production en plein champ de fraises et de framboises au Canada est contrainte par une fenêtre de culture étroite. Les gelées printanières arrivent tard, les gelées automnales arrivent tôt, et les épisodes de pluie intenses en période de récolte peuvent dégrader la qualité des fruits en quelques heures. Les grands tunnels répondent simultanément à ces trois problèmes.
Un grand tunnel bien conçu crée un microclimat protégé qui génère des avantages mesurables :
Allongement de la saison. Dans la plupart des régions du Québec, de l’Ontario et des provinces atlantiques, un grand tunnel peut avancer la première récolte de 2 à 4 semaines au printemps et prolonger la production de 3 à 5 semaines à l’automne par rapport à la culture en plein champ. Pour les variétés de framboises remontantes, cet allongement peut faire la différence entre une récolte automnale rentable et une saison écourtée par les premières gelées.
Amélioration des rendements. Des essais universitaires réalisés dans plusieurs États américains et provinces canadiennes montrent constamment que les cultures de petits fruits sous tunnel surpassent la production en plein champ de 30 % ou plus en termes de rendement, selon le choix variétal, la gestion agronomique et les conditions locales. Pour les fraises produites sur gouttières surélevées en tunnel, des rendements de 15 kg/m² ou plus sont atteignables dans des systèmes bien gérés.
Protection de la qualité. L’exclusion de la pluie est l’un des avantages les plus significatifs de la production sous tunnel. La pourriture grise (Botrytis cinerea) est la principale menace pour la qualité des framboises et des fraises en climat humide. Garder la pluie hors du tunnel réduit considérablement la pression des maladies et prolonge la durée de conservation des fruits, un avantage concret pour les producteurs qui vendent aux distributeurs régionaux ou aux grandes surfaces qui exigent une qualité constante.
Efficacité de la main-d’œuvre. Les systèmes de gouttières surélevées pour fraises amènent la culture à hauteur de travail. Combiné à un environnement plus sec et plus propre, le tunnel rend la récolte plus rapide et plus confortable, ce qui compte quand la main-d’œuvre est à la fois rare et coûteuse.

Fraises et framboises sous tunnel : des exigences différentes
Toutes les cultures de petits fruits ne réagissent pas de la même façon sous tunnel. Comprendre les différences agronomiques entre fraises et framboises vous aidera à choisir le système adapté à votre exploitation.
Fraises
Les fraises produites sous grand tunnel sont le plus souvent cultivées sur gouttières surélevées remplies de coco ou de tourbe, avec irrigation au goutte-à-goutte et fertigation. Les deux principales stratégies de production dans les tunnels nord-américains sont :
Les variétés à jours courts produisent une seule flush concentrée au printemps. Sous tunnel, cette fenêtre démarre plus tôt et génère des fruits de meilleure qualité, mais la période de production reste courte. Cette stratégie convient bien aux exploitations qui vendent en circuit court, où la prime de prix justifie l’infrastructure.
Les variétés remontantes ou à jours neutres (comme Albion, Seascape ou les sélections canadiennes plus récentes) peuvent produire des fruits en continu du printemps jusqu’à l’automne lorsque les températures sont bien gérées. La chaleur est le défi principal : au-delà de 26 °C, la production florale ralentit significativement. La gestion de la ventilation, notamment les murs latéraux roulants, les ouvertures en pignon et l’ombrage stratégique en plein été, est indispensable pour que la production remontante performe en juillet et août.
La combinaison gouttières surélevées et variétés remontantes est de plus en plus populaire chez les producteurs commerciaux au Québec et en Ontario. Elle permet d’optimiser l’environnement de culture en continu et améliore significativement l’efficacité de la récolte.
Framboises
Les framboises se comportent différemment selon le type de variété :
Les variétés remontantes (primocanes) sont le choix le plus pratique pour la production sous grand tunnel au Canada et dans le nord des États-Unis. Ces variétés produisent sur les cannes de première année à la fin de l’été et en automne. Sous tunnel, la saison de récolte démarre plus tôt et se prolonge davantage. Le film plastique peut être retiré en hiver une fois les cannes rabattues, ce qui signifie que la structure n’a pas besoin de supporter les charges de neige et peut être construite de façon plus légère.
Les variétés de été (floricanes) nécessitent de conserver les cannes en bon état pendant l’hiver, ce qui implique que la structure doit rester en place toute l’année et être conçue pour supporter les charges de neige de votre région. En contrepartie, ces variétés peuvent produire une récolte estivale 2 à 3 semaines plus tôt que la production en plein champ, un avantage commercial réel pour accéder aux marchés de début de saison.
Pour la plupart des nouveaux producteurs qui se lancent dans la culture sous grand tunnel au Canada, les framboises remontantes et les fraises à jours neutres représentent le point de départ le moins risqué.
Bleuets
La production de bleuets sous tunnel est un créneau en croissance dans certaines régions du Canada. L’avantage principal est l’exclusion de la pluie pendant la récolte, qui réduit considérablement le craquage des fruits et la pression du Botrytis. Les bleuets nécessitent un système de substrat et de contenants plus permanent que les fraises ou les framboises, et l’investissement est plus élevé. Mais pour les producteurs de bleuets qui subissent des pertes de qualité liées aux pluies estivales, la production sous tunnel mérite une analyse sérieuse.
Production sous grand tunnel au Canada : ce que les producteurs québécois et ontariens doivent savoir
Les producteurs canadiens font face à des considérations structurelles et climatiques spécifiques que les publications américaines abordent rarement. Cette section est rédigée spécifiquement pour les exploitations situées au Québec, en Ontario et dans les autres régions à climat froid du Canada.
Tunnel trois saisons versus structure permanente : une distinction essentielle
C’est l’une des distinctions les plus importantes à comprendre avant d’investir. Un grand tunnel trois saisons n’est pas une structure d’ingénierie. Il est conçu pour être utilisé du printemps à l’automne, avec le film de polyéthylène retiré ou roulé au faîte avant l’hiver. Il n’est pas calculé pour les charges de neige, n’est pas signé par un ingénieur et ne doit jamais rester en place avec le plastique en hiver dans les régions où les accumulations de neige sont significatives.
Ce n’est pas une limitation. C’est simplement ce pour quoi ce type de structure est conçu. Pour la production de framboises remontantes, où les cannes sont rabattues à l’automne et où le tunnel n’est pas nécessaire en hiver, un tunnel trois saisons est une solution parfaitement adaptée et accessible sur le plan économique. Le plastique est retiré en octobre ou novembre ; la structure passe l’hiver à nu et la production reprend au printemps suivant.
La situation change si votre modèle de production nécessite une couverture plastique à l’année, par exemple pour hiverner des cannes de framboises floricanes ou pour démarrer un programme de fraises très précoce. Dans ce cas, vous avez besoin d’une serre commerciale ingénieusement conçue, dimensionnée pour les charges de neige de votre région, avec des plans signés par un ingénieur et conforme au Code national du bâtiment du Canada (CNB). Il s’agit d’un produit fondamentalement différent et d’un investissement nettement plus élevé. Soyez clair sur la catégorie de projet dans laquelle vous vous trouvez avant de demander des soumissions.
Hivernage d’un tunnel trois saisons au Québec et en Ontario
Pour les producteurs qui utilisent des tunnels trois saisons dans des régions à fortes chutes de neige, l’hivernage est simple mais non négociable :
- Retirer ou rouler le film polyéthylène avant les premières accumulations significatives de neige, généralement avant la mi-novembre dans la plupart des régions du Québec
- Inspecter les points d’ancrage et les connexions de la charpente avant la remise en place du plastique au printemps
- Entreposer le film plastique adéquatement pendant l’hiver pour prolonger sa durée de vie
- Planifier la remise en place du plastique suffisamment tôt pour que le tunnel soit prêt avant votre date cible de plantation
Une charpente de tunnel trois saisons bien entretenue durera de nombreuses années avec peu d’entretien. Le film plastique, selon la qualité UV et la manipulation, a généralement une durée de vie de 4 à 6 saisons.
Programmes d’aide et de financement au Canada
Les producteurs canadiens ont accès à plusieurs programmes qui peuvent réduire le coût en capital d’un système de grand tunnel :
- Agri-investissement et Agri-stabilité (programmes fédéraux) offrent un soutien financier de base pour les exploitations agricoles
- MAPAQ (Québec) a soutenu l’adoption des tunnels de production dans le cadre de programmes ciblés pour les producteurs de petits fruits, notamment pour les fraises et les framboises
- Partenariat canadien pour l’agriculture (PCA) varie selon la province et a historiquement inclus un soutien à l’infrastructure d’agriculture protégée
Communiquez avec votre ministère de l’Agriculture provincial ou un agronome local pour identifier les programmes disponibles dans votre région. Les programmes de financement changent régulièrement, et le contexte 2025-2026 offre de nouvelles opportunités liées à l’adaptation aux changements climatiques et aux objectifs d’autonomie alimentaire.
Exemples de producteurs au Québec
Plusieurs exploitations québécoises ont démontré la viabilité de la production de petits fruits sous grand tunnel à l’échelle commerciale. Des producteurs comme Ferme Gadbois (fraises, système de serres Luminosa), Entreprises Pitre (fraises et framboises sous TunnelPro Plus) et Production Lareault (propagation de fraises) ont investi dans la production protégée et obtenu des résultats qui redéfinissent ce qui est possible dans une saison de culture québécoise. Ce ne sont pas des projets pilotes à petite échelle : ce sont des exploitations commerciales qui produisent à grande échelle pour des marchés régionaux.
Choisir un grand tunnel : ce qu’il faut évaluer
Tous les systèmes de grand tunnel ne se valent pas, et le prix d’achat le plus bas est rarement le meilleur indicateur de valeur. Voici ce qu’il faut analyser avant de signer un bon de commande :
Solidité de la structure. Recherchez de l’acier galvanisé à haute résistance avec des arches en tube oval, qui offrent une meilleure résistance au vent et à la neige que les tubes à section ronde. Demandez les valeurs de charge, pas seulement les caractéristiques techniques. Si votre fournisseur ne peut pas vous fournir des plans d’ingénierie pour votre région, cherchez ailleurs.
Hauteur libre. Une hauteur intérieure minimale de 5 à 5,5 mètres (16 à 18 pieds) vous laisse de la place pour les systèmes de gouttières surélevées, l’infrastructure d’irrigation et le passage des équipements. Plus haut est généralement préférable pour la ventilation et les conditions de travail.
Largeur. Des tunnels de grande largeur (9 mètres et plus) permettent de disposer de plusieurs rangées de production sous une seule couverture et réduisent le coût par mètre carré de surface protégée. Assurez-vous que la largeur correspond à votre configuration de rangs et à la largeur de votre équipement.
Ventilation. Les murs latéraux roulants sont le minimum requis pour la production de petits fruits en été. Les ouvertures en pignon et la ventilation en faîte améliorent significativement la gestion des températures lors des vagues de chaleur. Une ventilation insuffisante est l’une des erreurs les plus fréquentes dans la conception des grands tunnels, en particulier pour la production de fraises remontantes.
Système d’ancrage. Les pieux vissés permettent l’installation sans béton et peuvent être retirés ou déplacés si nécessaire. C’est un avantage significatif sur les terres en location ou pour les exploitations qui pourraient avoir besoin d’ajuster leur aménagement avec les rotations culturales. Vérifiez que le système d’ancrage est adapté à votre type de sol et à votre exposition au vent.
Choisir une fabrication nord-américaine. Les structures fabriquées au Canada ou aux États-Unis sont conçues pour respecter le CNB ou l’IBC, et sont conformes aux normes reconnues de qualité de l’acier et de la galvanisation (ASTM A123, CSA G164). Ces certifications ont une importance directe pour votre couverture d’assurance et votre admissibilité aux programmes de financement. Les structures importées arrivent souvent avec une galvanisation plus mince, des qualités d’acier variables et aucune valeur de charge calculée pour votre région. Un prix d’achat plus bas peut revenir beaucoup plus cher à long terme. Avant de signer, demandez à votre fournisseur les spécifications d’acier documentées et les certificats de galvanisation. Un fabricant nord-américain sérieux vous les fournira sans hésitation.

Analyse du retour sur investissement : tunnel versus plein champ
L’économie de la production de petits fruits sous grand tunnel varie beaucoup selon l’échelle, la culture, le circuit de commercialisation et la qualité de la gestion. Voici des repères réalistes basés sur des exploitations commerciales nord-américaines :
Coût en capital. Un système de grand tunnel de qualité commerciale au Canada coûte typiquement entre 1,50 $ et 3,00 $ par pied carré de surface couverte, selon les spécifications de la structure, la préparation du terrain et l’équipement complémentaire (irrigation, gouttières, suivi climatique). À l’extrémité basse : un tunnel simple en sol ; à l’extrémité haute : un système multi-baies avec gouttières surélevées et fertigation complète.
Potentiel de revenus. Pour une production de fraises optimisée sur gouttières surélevées avec des variétés remontantes, des revenus de 80 000 $ à 120 000 $ par acre sont atteignables dans des exploitations bien gérées à l’échelle commerciale. Les productions de framboises sous tunnel ciblant les marchés directs ou la distribution régionale génèrent généralement de solides rendements par mètre carré compte tenu du prix par kilogramme élevé des framboises par rapport aux fraises.
Délai de retour sur investissement. Pour la plupart des exploitations de petits fruits sous grand tunnel bien gérées au Canada, le remboursement de l’investissement en infrastructure s’effectue en 2 à 4 ans. Les exploitations qui vendent en circuit direct (marchés fermiers, paniers ASC, vente à la ferme) récupèrent généralement leurs coûts plus rapidement grâce aux marges plus élevées. Les exploitations qui vendent en gros font face à plus de pression et doivent se concentrer sur le volume et la constance.
Comparaison avec le plein champ. La production de fraises et de framboises en plein champ dans le nord du Canada a des coûts initiaux plus bas mais une variabilité beaucoup plus importante des rendements et de la qualité. Une seule gelée printanière tardive ou une saison de récolte pluvieuse peut éliminer une grande partie de la valeur de la récolte. Les grands tunnels réduisent cette variabilité, et pour les prêteurs, les investisseurs et les acheteurs, la prévisibilité a une valeur financière réelle.
Conclusion : la production sous grand tunnel comme stratégie à long terme
Pour les producteurs canadiens de petits fruits qui évaluent la production protégée, les grands tunnels restent le point d’entrée le plus accessible, en combinant des avantages agronomiques concrets avec un retour sur investissement réaliste. La clé est d’associer la bonne structure à votre climat, à votre culture et à votre marché.
Les producteurs qui réussissent en production sous grand tunnel ne sont pas nécessairement ceux qui ont la technologie la plus avancée. Ce sont ceux qui ont fait leur travail préparatoire, qui ont aligné leur infrastructure avec leur marché, et qui ont géré leur exploitation avec précision dès le premier jour.
Rédigé par Corenthin (Félix) Chassouant, Agronome (agr. MSc). Plus de 10 ans de conseil auprès de producteurs de serres commerciales et de tunnels de production partout en Amérique du Nord.

Sources complémentaires:



